Encore des records, mais aussi de l'expressionnisme abstrait au Titanic...
Pour cette seconde édition, bienvenue dans Midnight Art Club !
Semaine beaucoup plus calme que la précédente : Et oui, Art Basel Miami commence ce matin même, les ventes modernes et contemporaines sont finies, et Thanksgiving a mis tout le monde en pause. Mais malgré le calme, quelques records sont tombés :
• Sotheby’s, Christie’s & Phillips : Entre les records enregistrés en novembre et les ventes récentes très solides, la saison new-yorkaise confirme un retour de confiance sur les valeurs sûres du marché.
• Nouveaux records pour des artistes souvent sous-estimées : une œuvre de Cecily Brown à près de 10 M$, une de Dorothea Tanning à plus de 3 M$. Nous y reviendrons.
• Une montre en or ayant appartenu à un passager du Titanic s’est envolée à 1.78 M£. C’est désormais l’objet “Titanic” le plus cher jamais vendu, je vous en dis plus tout de suite.
Prenez une petite seconde (ou plus) pour observer bien cette oeuvre, que voyez vous ?
Cecily Brown, High Society, 1997–98. Courtesy of Sotheby’s.
Pour vous parler de Cecily Brown, je dois d’abord vous parler de l’Expressionnisme abstrait.
Vous voyez ces peintres qui tournent autour de la toile, éclaboussent, grattent, superposent, comme s’ils dansaient ? Parlons-en.
Dans les années 40–50, à New York, une génération entière ne rompt pas seulement avec la peinture classique, mais aussi avec tous les mouvements qui lui ont succédé : impressionnisme, cubisme, surréalisme… Les artistes veulent peindre l’émotion pure, l’élan du corps, le geste brut. La toile devient un terrain d’expérience : Pollock projette la peinture sur la toile posée à même le sol. De Kooning attaque la surface par couches successives. Joan Mitchell laisse exploser la couleur. C’est un moment révolutionnaire, où la peinture devient physique et instinctive.
Et c’est exactement dans cet héritage que s’inscrit Cecily Brown.
Sauf qu’elle rajoute sa touche : la figuration. Chez elle, les tourbillons de couleurs ne sont jamais juste abstraits. En s’approchant, on devine des fragments de corps, des scènes, des animaux, des touches de baroque et même des petits drames dissimulés.
Oui, vous pouvez, réobserver la peinture ci-dessus. On a l’impression de voir une autre oeuvre, non ?
Alors, nous pourrions nous dire (mais ne le dites pas à voix haute) que notre « fille de trois ans aurait pu faire pareil ». Mais non. Pourquoi ?
Parce que ce geste qui paraît si “spontané”, c’est en réalité des années de maîtrise, une connaissance folle de l’histoire de l’art, et une compréhension du mouvement, de la couleur et de la narration. Rien n’est laissé au hasard : du dialogue entre abstraction et figuration aux gestes maîtrisés, des couleurs contrastées façon Bacon jusqu’à l’exécution de croquis pour structurer un récit. C’est novateur parce qu’elle casse les codes de l’expressionnisme abstrait, pour y réinjecter de l’histoire et du sens.
Si après ça vous pensez encore que votre enfant pourrait faire pareil, c’est que vous êtes sans doute un peu ce qu’on appelle un parent poule… Bref, revenons à Cecily.
C’est pour ces raisons que ses tableaux sont si vivants… et si recherchés aux enchères. L’œuvre ci-dessus, High Society, s’est d’ailleurs vendue près de 10 M$ chez Sotheby’s.
Cette semaine, un record totalement improbable est tombé : une montre de poche en or 18 carats, retrouvée sur le corps d’un passager du Titanic, vient d’être vendue 1,78 M£ chez Henry Aldridge & Son en Angleterre.
Je vous vois venir les langues de vipères : “C’est glauque, on vend du drame humain pour faire grimper les prix maintenant!”
Mais écoutez l’histoire derrière l’objet :
Elle appartenait à Isidor Straus, magnat new-yorkais, co-fondateur de Macy’s. Il voyageait avec sa femme, Ida Straus, après des vacances en Europe. Quand le Titanic commence à sombrer, un membre de l’équipage insiste pour qu’Ida monte dans un canot (le fameux “les femmes et les enfants d’abord”). Elle refuse. Elle ne laissera jamais son mari derrière elle.
On lui propose encore une place. Elle se tourne vers son mari et répond :
Nous avons vécu ensemble de nombreuses années. Où tu iras, j’irai.
Des témoins les voient ensuite bras dessus, bras dessous dans leur cabine, attendant ensemble paisiblement la fin…
Ça vous rappelle quelque chose ?
Dans Titanic, la scène du vieux couple enlacé dans leur lit, alors que l’eau envahit la cabine, ça vous parle ? Eh bien, c’est eux. James Cameron s’est inspiré du couple pour l’une des scènes les plus iconiques du film.
Les Straus d’Hollywood VS les Straus de 1912
Bref, quelques jours après le naufrage, le corps d’Isidor est retrouvé, avec sa montre dans la poche, soigneusement cataloguée puis rendue à sa famille. Elle y restera plus d’un siècle avant de réapparaître aux enchères au prix d’un (tout petit) Basquiat.
Alors cette montre, c’est bien plus que 18 carats et bien plus qu’un simple fragment de tragédie. C’est un héritage, un objet de mémoire qui, en atteignant des sommets, remet en lumière une histoire, et prolonge leur amour, figé dans cette montre arrêtée. Après… je n’aurais peut-être pas mis 1,78 M£ là-dessus, je vous l’accorde…
Moralité : si certains objets valent une fortune, c’est souvent parce qu’ils ont une vie plus romanesque que nous (désolée de dire les vérités qui fâchent). Car oui, c’est souvent dans la provenance de l’oeuvre que tout se joue.
Si jamais vous vouliez en savoir plus, je vous laisse lire ça.
à New York :
Musée : Ruth Asawa: Retrospective, au MoMA jusqu’au 7 février 2026. Je la recommande surtout pour ses prints aux couleurs vives, qui attirent immédiatement l’œil. On y voit aussi ses sculptures, où elle joue avec le vide et l’espace autour des formes. Moi, ça me donne envie d’imaginer leur négatif, à vous de voir si ça vous fait le même effet…
Galerie : Ali Banisadr: Noble/Savage, Olney Gleason (ex-Kasmin). Les œuvres deviennent de moins en moins abstraites à mesure qu’on s’en approche. On voit apparaître des créatures étranges, comme des silhouettes échappées d’Harry Potter… à la manière de Cecily Brown finalement ;) ! À voir jusqu’au 20 décembre.
à Paris :
Musée : Minimal, Fondation Pinault - Bourse de Commerce. Déjà, si tu n’y es jamais allé.e, le lieu à lui seul mérite la visite. Quant à l’expo, elle réserve de vraies pépites, dont une œuvre de Félix Gonzalez-Torres que j’ai mangée (oui oui), et une autre qui ne se dévoile qu’en la traquant depuis le bon angle. J’espère que mes énigmes vous donneront envie d’aller voir ça… Visible jusqu’au 19 janvier !
Galerie : Jean-Michel Othoniel: New Works, Galerie Perrotin. Solo show dévoilant des pièces en verre soufflé, très sensuelles, lumineuses, qui jouent avec la transparence, le poids et la couleur. C’est élégant, apaisant, presque méditatif, c’est jusqu’au 20 décembre !
à écouter (podcasts) :
Français : Ça a commencé comme ça, l’épisode sur Dan Flavin (en lien avec l’expo Minimal actuelle). Podcast de la Collection Pinault, elle-même, génial, prenant et court (seulement 14 minutes !).
Anglais : Channel Connects. Cet épisode pour écouter Julien Creuzet, l’un des artistes français les plus en vue aujourd’hui, en conversation avec Alvin Li, commissaire d’expo à la Tate Modern de Londres. Pour les plus curieux, c’est l’occasion de comprendre un peu mieux les coulisses de ce monde opaque.
À la semaine prochaine…même jour, même heure!
Juliette,
Pour me contacter : info.midnightartclub@gmail.com
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