L'ICE à Minneapolis, Trump au Kennedy Center, Abramović à Davos: trois histoires de pouvoir, de corps, et de contrôle.
Bienvenue dans Midnight Art Club !
Cette semaine, on revient aux œuvres conceptuelles, celles qui invitent à un peu d’introspection. Accrochez-vous: ce n’est pas forcément simple à expliquer, et encore moins à sortir de la case “bullshit”. Mais je m’y essaie quand même…
• Minneapolis : les musées ferment après la mort d’Alex Pretti.
Cette fois, c’est le Minneapolis Institute of Art (Mia) qui a fermé temporairement, sur fond de manifestations après la mort d’Alex Pretti, tué dans le cadre d’une opération de l’ICE. Symbole clair et puissant !
• Kennedy Center : les annulations s’enchaînent depuis la prise de contrôle de Trump.
Une série d’artistes retirent leurs spectacles du Kennedy Center depuis que Donald Trump s’est nommé chairman et a remanié le board. Dernière annulation très commentée: la soprano Renée Fleming. Annulation annoncée comme un “conflit d’agenda” par l’institution.
• Davos : Marina Abramović débarque avec une installation immersive.
À l’occasion du Forum économique mondial, Abramović présente THE BUS, un bus transformé en capsule d’expérience, pensé comme une pause radicale: ralentir, se taire, se reconnecter à ce qui se passe…
Marina Abramović, c’est la grande prêtresse de la performance. Celle qui utilise son corps comme matériau, et votre présence comme déclencheur. Ses œuvres ne sont pas “à regarder”, elles sont à vivre.
Depuis les années 1970, elle pousse son corps et son mental comme on pousserait une expérience scientifique: jusqu’où je peux aller, et qu’est-ce que ça réveille chez vous ?
Son œuvre la plus “simple” en apparence est aussi celle qui a fait basculer la performance dans la culture pop: The Artist Is Present (MoMA, 2010). Elle est assise, en silence et une personne après l’autre vient s’asseoir face à elle. La plupart du temps, ils se fixent. Rien de plus, et pourtant…
© Marina Abramović
Ici, Abramović ne “joue” pas l’émotion. Elle fabrique les conditions pour qu’elle arrive. Elle force le moment intime, clairement (car oui, se plonger dans les yeux de quelqu’un d’autre, c’est intimidant), et elle montre que même entre inconnus, on peut ressentir des choses, et se faire ressentir des choses.
Il y a une grande humanité qui sort de cette performance parce que, aussi étonnant que ça puisse paraître, on est émus par tous ces gens qui se croisent et se fixent, s’échangent des sourires, des larmes, des énergies (oui, j’y crois oups…). On ne sait pas ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent, et pourtant, on a envie d’aider, de soutenir, d’observer.
Que c’est beau… Mais ne vous inquiétez pas, on revient très vite à la raison après ça …
À Davos, avec son bus-capsule, elle fait exactement pareil: créer un espace qui nous ralentit, nous reconnecte au moment présent et à soi, et nous fait vivre un “voyage intérieur” qui, paradoxalement, devient collectif.
Mais n’oublions pas qu’elle a longtemps travaillé dans des registres beaucoup plus physiques, parfois carrément dangereux. Voyez vous-mêmes :
Pour Rhythm 0 (entre autres) : elle reste immobile, le public peut tout faire avec les objets sur une table, dont une arme chargée. Ça commence gentiment, puis ça déraille. Quelqu’un lui met le pistolet sur la tête, quelqu’un d’autre intervient, retire l’arme.
© Marina Abramović
Il y a aussi Lips of Thomas, où elle met son corps à l’épreuve de façon presque rituelle (se fouette, se taille la peau et bien d’autres horreurs), jusqu’à ce que le public finisse par intervenir.
© Marina Abramović
Ce qui relie tout ça, ce n’est pas la douleur pour la douleur: c’est le concept de limite. Le public finit par intervenir. À quel moment passez-vous de spectateur à acteur ?
Moralité : Abramović montre que la limite n’est pas seulement une frontière à ne pas dépasser. C’est un endroit où l’on se découvre.
Un jour, pendant sa performance The Artist Is Present, au milieu de tous ces inconnus, c’est Ulay qui s’assoit. Petit rappel: Ulay, ce n’est pas juste un “ex”. C’était son compagnon et son partenaire de performances pendant des années, un vrai duo fusionnel. Ensemble, ils ont fait des pièces où tout reposait sur la confiance, la tension, le risque, le fait d’être deux mais de ne faire qu’un. Leur relation était leur matériau.
Et même leur rupture a été une performance: ils ont traversé la Grande Muraille de Chine chacun depuis une extrémité, ont marché pendant des semaines, et se sont retrouvés au milieu pour se dire au revoir. (Normal.)
Donc quand il arrive au MoMA, 22 ans plus tard, ce n’est pas juste une “surprise”. C’est tout un passé qui revient s’asseoir en face d’elle. Elle le reconnaît, et elle craque sans bouger: larmes silencieuses, main tendue… très émouvant!
Vous pouvez regarder la vidéo de leur retrouvailles ici.
Bref, j’aime beaucoup son travail parce qu’il m’émeut souvent, et qu’il montre la brutalité du comportement humain, presque animal, sans morale, sans jugement.
à New York :
Musée : Grace Rosario Perkins: Circles, Spokes, Zigzags, Rivers, Whitney Museum, jusqu’au 8 février 2026
Des toiles denses, pleines de signes et de petites scènes qui apparaissent quand on ralentit. Et gardez l’œil : on peut tomber sur des détails planqués, genre un petit couple qui s’embrasse (si vous le repérez, faites-moi un signe).
Galerie : Painting, Photography, Painting, Olney Gleason, jusqu’au 14 février 2026
Dix toiles très sobres, presque monochromes, faites de couches superposées : de près, on voit les strates ; de loin, ça devient une surface nette.
à Paris :
Musée : Exposition Générale, Fondation Cartier, jusqu’au 23 août 2026
Dans leur nouveau lieu, au 2 place du Palais-Royal. J’étais ravie de découvrir l’espace: ce group show donne tout de suite une bonne idée de l’esprit de la Fondation. J’ai adoré certaines œuvres, notamment James Coleman, et moins accroché à d’autres, comme Bill Viola, dont le cartel, à mon avis, l’a un peu desservie. Vous me direz ce que vous en avez pensé !
Galerie : Titus Kaphar: The Fire This Time, Gagosian, Espace rue Ponthieu, Vernissage jeudi 29 janvier de 18h–20h
Sa première expo à Paris: nouvelles peintures et sculptures, avec sa façon très directe de “réécrire” l’histoire en images, en montrant ce qu’on cache, ce qu’on coupe, ce qu’on efface. J’y serai et j’ai hate de vous y voir!
à regarder :
Vidéo : Marina Abramović & Ulay, The Artist Is Present (MoMA, 2010)
Désolée d’insister mais ça dure trois minutes seulement, et vous comprendrez pourquoi on en parle ici et encore quinze ans après !!!
À la semaine prochaine…même jour, même heure !
Juliette,
Pour me contacter : info.midnightartclub@gmail.com
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