Des chiens robots qui défèquent des NFT jusqu'à Matisse à l'envers....
Bienvenue dans Midnight Art Club !
Cette semaine, entre des chiens robots qui défèquent des NFT, un Warhol à 18 millions et des Matisse qui disparaissent par la porte de service, le monde de l’art a bien mérité son drama hebdomadaire. Alors nous voici :
• Beeple et ses chiens robots à Miami
À Art Basel Miami Beach, Beeple présente des chiens robots à têtes humaines qui photographient les visiteurs puis “défèquent” des images imprimées vendues comme œuvres. Tout est parti (et vite !) à 100 000 $ le robot. Comme quoi, le marché adore les saletés, du moment qu’elles sont célèbres.
Vous les reconnaissez ? Warhol, Zuckerberg, Musk, Picasso, Winkelmann (Beeple)
Warhol, Richter, des valeurs sûres.
Même foire, autre vibes : un Gerhard Richter qui part autour de 6 M$ chez Zwirner, un Warhol avec Muhammad Ali affiché à 18 M$ chez Lévy Gorvy Dayan. Les collectionneurs restent accrochés aux mêmes noms rassurants, c’est vrai…mais au moins, ça bouge !
• Braquage de Matisse à São Paulo
À São Paulo dimanche dernier, deux hommes armés braquent la bibliothèque Mário de Andrade et repartent avec 13 œuvres, dont 8 Matisse liés à la série Jazz (je vous en parle tout de suite) et cinq Portinari.
On connaît Matisse pour ses tableaux très colorés, ses femmes allongées et ses intérieurs ensoleillés, beaucoup moins pour sa série Jazz.
Alors imaginez : début des années 40, Matisse sort d’une opération lourde. Il a plus de 70 ans, donc les grandes toiles debout, les escabeaux, les gestes amples, c’est terminé. Beaucoup y auraient vu un signal de fin de carrière. Lui, non. Il se dit, ingénieusement, :
Je vais tout simplement changer d’outil.
Il fait alors préparer des feuilles de papier peintes à la gouache, puis les découpe. Il appelle ça "dessiner avec des ciseaux". La peinture devient collage.
Henri Matisse, Jazz, 1947. Image : Yoyo Maeght.
C’est dans ce laboratoire très intime que naît Jazz, publié en 1947. 20 planches imprimées à partir de ses découpages, avec à côté un texte écrit à la main où Matisse explique ce qui se joue pour lui à chaque œuvre: le risque de se lancer, la différence entre ce qu’il a en tête et ce qui sort vraiment, les essais, les ratés, les reprises.
Les sujets, eux, ont l’air très légers: cirques, acrobates… Mais Jazz, c’est un peu trompeur: ça a l’air ludique et simple, comme un jeu d’enfant, alors que Matisse y parle en creux de la vie telle qu’elle est, avec ses risques, ses doutes et ses moments de résilience.
Moralité : se demander ce que ferait Matisse à notre place, ça peut franchement aider à avancer, et à voir les choses d’un oeil nouveau. L’art sert aussi à ça : piquer des idées aux génies.
Aujourd’hui, ces oeuvres sont bichonnées dans les musées: portfolios complets au MoMA, au Centre Pompidou, au Musée Matisse de Nice, sous vitrine, lumière douce, alarme prête à hurler… Sauf celles embarquées un dimanche matin dans une bibliothèque à São Paulo, presque aussi tranquillement que la couronne du Louvre.
Il semblerait tout de même qu’ils aient trouvé un coupable …
Restons avec Matisse mais changeons de décor: New York, 1961.
Le MoMA consacre une expo aux dernières gouaches découpées de Matisse. Parmi elles, une petite œuvre hyper sobre, Le Bateau.
Sauf que… le tableau est accroché à l’envers. Et oui. Et il va rester comme ça 47 jours, vu par plus de 100 000 personnes, critiques compris. Personne ne dit rien, parce qu’après tout…
Si c’est accroché comme ça au MoMA, c’est que c’est fait exprès, non ?
On ravale son intuition, on se tient droit, on fait genre qu’on a compris. Des vrais petits soldats. Arrive finalement, Geneviève Habert. Elle, quelque chose la chiffonne:
Jamais Matisse n’aurait placé le motif le plus détaillé en bas, et sa forme simplifiée en haut
Elle achète le catalogue, compare, revient, vérifie. Elle signale le problème à un gardien, qui lui répond, pour faire court, que ce n’est pas son problème.
Comme personne ne la prend au sérieux, elle contacte le New York Times. L’article sort, le MoMA retourne le tableau discrètement et parle d’étourderie. Le Bateau aura donc passé plus de temps à l’envers qu’à l’endroit.
Tout ça parce que tout le monde s’est dit: “Si eux le montrent comme ça, c’est que c’est moi qui ne comprends rien.” Oh tiens, encore ce syndrome de l’imposteur…
Et apparemment ce ne fut pas le seul… De mieux en mieux. Si un jour un tableau vous semble vraiment accroché à l’envers, vous avez officiellement le droit de le dire. On vous supplie même.
À l’endroit ou à l’envers ? Je vous ai donné un indice plus haut…
Après, je dois avouer qu’avec ce Matisse ce n’était pas non plus évident…
à New York :
Musée : Wifredo Lam: When I Don’t Sleep, I Dream, MoMA, jusqu’au 11 avril 2026
Personnellement, j’adore le surréalisme en général donc ici j’y trouve mon compte. Un mélange de surréalisme et influences afro-caribéennes. Et tant que vous y êtes, faites un coucou à La Danse de Matisse au cinquième, histoire de voir en vrai ce qu’il faisait avant les ciseaux.
Galerie : Louise Bourgeois: Gathering Wool, Hauser & Wirth, 22nd Street, jusqu’au 18 avril 2026
Textiles, tissus cousus, formes organiques: Bourgeois transforme la galerie en laboratoire, à voir.
à Paris :
Musée : Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely, Pontus Hulten, au Grand Palais, jusqu’au 4 janvier 2026. Si vous voulez plonger dans une époque où l’on tirait au fusil sur la peinture, c’est pour vous !
Galerie : Gerhard Richter, David Zwirner, jusqu’au 20 décembre 2025, alors dépêchez-vous !
Une version concentrée de Richter pour celles et ceux qui n’ont pas le temps de filer à la Fondation Louis Vuitton. À voir de très près pour comprendre pourquoi certains les payent des millions.
à écouter :
Englais : Art Basel Miami Beach, Louvre crisis deepens, Helene Schjerfbeck, The Art Newspaper
Épisode spécial Art Basel Miami et crise au Louvre, idéal pour remettre les chiens robots dans un contexte un peu plus large.
Français : Matisse et Marguerite, le regard d’un père, MAM Paris
Un Matisse intime, vu à travers le regard de sa fille: portraits, dessins, doutes et réinventions, parfait complément à tout ce qu’on vous a déjà raconté dans Midnight Art Club.
À la semaine prochaine…même jour, même heure !
Juliette,
Pour me contacter : info.midnightartclub@gmail.com
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