Verre trouble, faux tableaux et spoliations

De Gerhard Richter aux faux Vermeer, quand la réalité vacille dans le monde de l’art...

Bienvenue dans Midnight Art Club !

Cette semaine, on parle de réalité qui glisse entre les doigts, de tableaux qui mentent très bien, et de lois qui essaient de remettre un peu d’ordre là-dedans. Entre justice tardive, verre trompeur et faux Vermeer, accrochez-vous, tout (voire rien) n’est exactement ce qu’il paraît.

NOTRE SÉLECTION DE NEWS DE LA SEMAINE

Munich rend un Cranach aux héritiers
À Munich, les musées d’État bavarois rendent aux héritiers d’un collectionneur juif une peinture attribuée au cercle de
Lucas Cranach l’Ancien. Le tableau était passé par les mains d’Hermann Göring, figure majeure du régime nazi, avant d’atterrir bien tranquillement dans les collections publiques.

Washington fait justice
En parlant de spoliation, le Sénat américain adopte à l’unanimité le HEAR Act 2025, qui prolonge la loi de 2016 et
facilite la restitution des œuvres volées aux familles juives pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle ferme aussi plusieurs failles juridiques dont profitaient encore certains musées ou collectionneurs pour éviter de rendre ces œuvres.

The Virgin and Child with Saint Anne, c. 1522–1525

Nnena Kalu secoue le Turner Prize
Le Turner Prize 2025, le plus célèbre prix d’art contemporain britannique, vient d’être attribué à Nnena Kalu, première artiste en situation de handicap à le remporter, pour ses structures aux couleurs vives, faites de tissu recyclé, de film plastique et de bandes VHS, qui prennent la forme de nids ou de cocons et modifient complétement l’espace.

Hanging Sculpture 1 - 10, Nnena Kalu. Pic: PA

À SAVOIR - Gerhard Richter retourne un matériau contre lui-même

Aujourd’hui je voulais vous parler d’une œuvre que j’ai particulièrement aimée à la Fondation Louis Vuitton dans l’exposition dédiée à Gerhard Richter, pour ce qu’elle raconte et questionne, et non pour ce qu’elle est. Tenez-vous prêt, c’est une pièce très discrète…

Il s’agit de 11 Scheiben de Gerhard Richter, 11 panneaux de verre alignés les uns derrière les autres. Pas de couleur, pas de grand récit, pas de “geste de peintre” comme on l’attend de lui. Ce n’est clairement pas son œuvre la plus “signature”. À première vue, on dirait presque un élément d’architecture, un décor de l’expo.

© Gerhard Richter

Mais perso, ce que je trouve intéressant ici, c’est que Richter prend le verre, avec toutes ses caractéristiques habituelles, et les retourne une par une, il renverse la réalité :

Normalement, le verre est transparent. Ici, à cause de la superposition des plaques, il devient miroir. Plus vous vous déplacez, plus vous voyez votre reflet. Le verre ne s’efface plus, il s’impose.

Normalement, le verre est fragile. Là, au contraire, ces 11 panneaux forment un bloc visuel massif.

Normalement, le verre évoque quelque chose de léger, d’aérien. Chez Richter, il devient lourd, dense, ancré. Vous ne traversez plus le verre du regard, vous devez le contourner avec votre corps.

Avec 11 Scheiben, il montre très concrètement que ce que l’on croit évident peut être renversé. Un matériau que l’on associe à la transparence, à la fragilité, à la légèreté se transforme sous vos yeux en miroir, en bloc, en obstacle.

Quand on se rappelle son histoire, cela prend encore plus de sens. Né en 1932 à Dresde, Richter grandit sous le nazisme, voit la guerre, la destruction de sa ville, puis vit dans la RDA communiste avant de fuir l’Allemagne de l’Est pour passer à l’Ouest en 1961. Deux systèmes, deux propagandes, deux versions officielles du réel, et au milieu, un artiste qui apprend très tôt à se méfier de tout ce qui prétend dire “la vérité”.

D’où, chez lui, cette réalité toujours trouble : photos floutées, abstractions ambivalentes, monochromes gris nuancés

Dans ces 11 panneaux de verre, il ne raconte pas la guerre, ni la politique. Il fait quelque chose de plus simple et de plus radical : il transforme un matériau banal en dispositif qui vous oblige à douter de ce que vous voyez.

Moralité : la réalité n’est pas quelque chose de stable, mais un jeu de biais, de points de vue et d’intérêts. Si l’on ne prend pas le temps de bien regarder, de vérifier, de se renseigner vraiment, on peut passer complètement à côté … et se laisser piéger par les apparences. Dans le contexte politique actuel, il semble important de le rappeler.

LE GOSSIP - Mieux vaut passer pour faussaire que pour traître, non ?

Dans la catégorie “foutage de gueule”, je vous présente Han van Meegeren.

Le contexte : Pays-Bas, après-guerre. L’homme est arrêté : on l’accuse d’avoir vendu un Vermeer aux nazis. En clair, il est accusé de collaboration. A priori, ça sent très mauvais pour lui…

Sauf que van Meegeren va trouver une sortie de secours assez spectaculaire :

Han van Meegeren pendant son procès. Photo de Yale Joel / Time Life Pictures / Getty

Oui bon, il a peut-être pas dit ça mot pour mot … Du moins on n’a pas de preuve.

Mais en tout cas, il avoue être un faussaire. Tout est mieux que traître à vrai dire.

Et pour prouver qu’il a vraiment peint ces “Vermeer”, il accepte de produire une nouvelle toile sous contrôle de la justice, à l’automne 1945. Il réalise donc un nouveau faux Vermeer intitulé Jesus Among the Doctors (ci-dessous), devant témoins. Une vraie performance judiciaire avant l’heure : palette, pigments, mise en scène, et un faux tableau en train de naître, légalement, à la vue de tous.

Van Meegeren peignant Jesus Among the Doctors en 1945

Van Meegeren devient alors presque une célébrité, un héros national (carrément), et son cas restera un rappel humiliant pour les nazis, donc d’autant plus délicieux pour nous.

Pour prolonger le délice : ici, vous pouvez lire toute l’affaire en détail, et surtout voir les faux, parce qu’il ne s’est pas contenté d’un seul, l’animal.

Malgré tout, il sera jugé l’année suivante comme simple faussaire, condamné à un an de prison… peine qu’il ne purgera jamais, puisqu’il meurt avant d’exécuter sa peine.

NOS RECOS DE LA SEMAINE

à New York :

  • Musée : Man Ray: When Objects Dream, The Met, jusqu’au 1er février 2026. Des rayographs, des objets, des images qui ont l’air de penser toutes seules. Ça fait du bien.

  • Galerie : Ana Mendieta: Back to the Source, Marian Goodman Gallery, jusqu’au 17 janvier 2026. Cette expo montre comment Ana Mendieta, exilée de Cuba, a fondu son corps dans la terre, l’eau, le feu et la pierre pour transformer le paysage en scène politique intime.

à Paris :

  • Musée : George Condo, Musée d’Art Moderne de Paris, jusqu’au 8 février 2026. Grande rétrospective sur plus de quarante ans de carrière : c’est le moment de voir à quel point Condo prend tous les codes de la grande histoire de l’art (Rembrandt, Goya, Picasso, Rodin) pour les démonter et les mélanger dans une peinture mentale, éclatée. Éclatée au sens propre évidemment…

  • Galerie : The House on Utopia Parkway: Joseph Cornell’s Studio Re-Created by Wes Anderson, Gagosian, jusqu’au 14 mars 2026. Wes Anderson recrée l’atelier new-yorkais de Joseph Cornell en plein coeur parisien : un faux studio, assez fascinant même si on ne connaît pas cet artiste! Je recommande, et en plus c’est rapide.

à regarder :

  • Made You Look: A True Story About Fake Art. Pour rester sur le thème du faussaire, ce documentaire raconte la folle histoire de la plus grande fraude artistique de l'histoire des États-Unis. Avec des (faux) Rothko, Pollock…

À la semaine prochaine…même jour, même heure !

Juliette,

Pour me contacter : info.midnightartclub@gmail.com

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Midnight Art Club - L'art mis à nu

Par Juliette

À propos des autrices de Midnight Art Club - L'art mis à nu …

Moi, c’est Juliette. J’ai grandi à Paris avant de partir à New York pour finir mes études dans l’art. C’est le monde dans lequel je travaille aujourd’hui et, ne venant pas du tout d’un milieu artistique, j’ai vu à quel point ce monde pouvait sembler élitiste, fermé, parfois même intimidant.

Mais plus je m’y suis plongée, plus j’ai réalisé qu’il devenait accessible dès qu’on commence réellement à s’y intéresser.

Aujourd’hui, j’ai envie de transmettre ça : cette idée que l’art n’est pas réservé à quelques initiés, qu’il peut parler à tout le monde, et qu’il peut même nous apprendre sur nous-mêmes, avec un peu de curiosité et beaucoup de plaisir.