Amy Sherald, musées américains et bataille de visibilité
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Cette semaine, on parle d’art (sans surprise) mais aussi de ce qui l’entoure : l’argent public, la peur, et ce qu’on choisit (ou non) de montrer. Quand les subventions tremblent, les musées deviennent prudents, et les artistes, eux, doivent décider s’ils se laissent censurer. Spoiler : Amy Sherald n’a pas signé.
• La France veut arrêter le “cas par cas” pour rendre les œuvres spoliées.
Le Sénat (France) a adopté un projet de loi qui vise à faciliter la restitution d’objets et d’œuvres pris pendant la période coloniale. L’idée, c’est d’éviter de repasser chaque fois par une loi spécifique. Concrètement, ça pourrait accélérer des retours demandés depuis des années par plusieurs pays et ça, c’est une bonne nouvelle !
• À Boston, un musée taille dans ses effectifs… mais pourquoi ?
Au Museum of Fine Arts Boston, la direction a annoncé des licenciements et des économies. En cause : des subventions publiques moins fiables et une fréquentation encore irrégulière. Comme d’autres musées américains, il se recentre donc sur son public local (abonnements, écoles, partenariats), plus stable quand les financements fédéraux deviennent incertains.
• Un petit Rembrandt et un gros jackpot potentiel pour les félins.
Un croquis de lion attribué à Rembrandt doit passer en vente chez Sotheby's, avec une estimation très élevée pour un dessin de l’artiste. Et la totalité des fonds doit soutenir Panthera, une ONG dédiée à la protection des grands félins.
Et puisqu’on parle du gouvernement américain qui serre la vis sur les subventions des musées, autant s’arrêter sur une grande artiste américaine qui, elle aussi, en subit directement les effets.
Si le nom Amy Sherald vous dit quelque chose, ce n’est pas un hasard : c’est elle qui a peint le portrait de Michelle Obama en 2018. Un tableau devenu instantanément iconique, mais aussi très commenté.
© Amy Sherald
Pourquoi ? Parce qu’il ne correspondait pas à l’image “attendue” d’une Première dame. Pas de décor solennel, pas de symbole appuyé. Michelle Obama est assise, calme, presque silencieuse. Le regard est direct. La robe géométrique tranche avec le fond clair. Et surtout : la peau est peinte en gris.
Ce gris, Sherald l’utilise depuis des années. Pas pour “effacer” la couleur de peau, mais au contraire pour désamorcer le regard racial automatique. En retirant la couleur réaliste, elle force à regarder autrement : la posture, la présence, l’individualité.
Ce qui rend le travail d’Amy Sherald profondément politique, ce n’est pas la provocation. C’est le choix obstiné de qui mérite d’être regardé. Elle peint des personnes noires, queer, issues de minorités, dans des poses calmes, dignes, presque banales, exactement l’inverse des images spectaculaires ou tragiques auxquelles l’histoire américaine les a longtemps réduites.
Son exposition au Whitney Museum of American Art montrait cette cohérence : des portraits de gens ordinaires, jamais héroïsés, jamais victimisés, mais pourtant présents. Dans cette institution, elle affirme que ces corps, ces visages, ces identités ont toute leur place dans le récit officiel.
Moralité : parfois, le simple fait de représenter est déjà un acte politique.
Néanmoins, dernièrement, tout semble plus compliqué.
Lors d’une tournée d’exposition, le Smithsonian’s National Portrait Gallery aurait exprimé des réticences à montrer une œuvre en particulier : Trans Forming Liberty (2024). Officiellement, rien de frontal. Officieusement : la peur de réactions politiques, et surtout de perdre des subventions publiques dans un climat redevenu très tendu sous l’administration actuelle.
Trans Forming Liberty (2024) © Amy Sherald
Plutôt que d’accepter qu’on enlève “juste une œuvre”, Amy Sherald a fait un choix très net : elle a retiré toute l’exposition de ce musée. Son message est simple :
Si mon travail doit être amputé pour rassurer des mécènes, alors il n’a plus lieu d’être ici.
Ce qui est frappant, c’est ce que ce geste raconte du climat politique actuel.
L’œuvre visée représente un personne transgenre, autrement dit, une identité aujourd’hui explicitement ciblée par une partie de la classe politique américaine. Lois restrictives, discours hostiles, effacement symbolique : tout concourt à réduire leur visibilité dans l’espace public.
Dans ce contexte, enlever ces œuvres d’une exposition, ce n’est pas un simple choix de programmation. C’est participer à ce mouvement d’effacement. Moins d’images, moins de récits, moins de visages accrochés aux murs des musées, alors même que ces institutions sont censées être des lieux de représentation et de débat.
Le pire, c’est sûrement que la décision ne vienne pas d’une censure officielle, mais d’une peur anticipée : la crainte de perdre des subventions et de provoquer une polémique. Autrement dit, l’art est restreint avant même d’être attaqué.
à New York :
Musée : Untitled (America), Whitney Museum
Une traversée de l’Amérique à partir de la collection du Whitney, avec des artistes comme Félix Gonzalez-Torres (l’homme aux bonbons chez Pinault), Jasper Johns, Georgia O'Keeffe, Alma Thomas ou Edward Hopper.
Cette expo, montrant une Amérique fragmentée, faite de récits multiples et parfois contradictoires, résonne avec l’œuvre d’Amy Sherald. Qui a le droit d’apparaître et d’être considéré comme “Américain” ?
Galerie : Dan Flavin, David Zwirner, jusqu’au 21 février 2026
Dan Flavin avec ses néons. Rien d’autre et pourtant : la lumière découpe l’espace, colore les murs, vous oblige à ralentir et à regarder où vous mettez les pieds. C’est minimal, oui, mais jamais froid. Parfait pour comprendre que le minimalisme n’est pas une idée abstraite : c’est parfois une expérience très physique.
à Paris :
Musée : Martin Parr: Global Warning, Jeu de Paume, jusqu’au 24 mai 2026
Une des meilleures expos que j’ai vues récemment. Un miroir très juste de nos manies modernes, tourisme, consommation, anxiété, à la fois drôle et ultra-esthétique. Parr ne moralise pas : il nous laisse nous reconnaître, et la médiation, claire et maligne, relie parfaitement les images entre elles.
Galerie : Barkley L. Hendricks: All is Portraiture, Galerie Marian Goodman, jusqu’au 4 avril 2026.
VERNISSAGE : vendredi 6 février, 18h-20h
Des portraits (et oui encore des portraits) réalisés autour de deux médias trop rarement associés : la photographie et la peinture. Hendricks (1944–2017) est connu notamment pour ses portraits représentant des Américains noirs avec style, précision et une vraie souveraineté. C’est sa première expo solo en Europe, et ça résonne en hommage à Marian Goodman, décédée le 22 janvier 2026.
à écouter :
Podcast : Amy Sherald, I Painted Michelle Obama, Toure Show
Une conversation très concrète sur ce que ça change, dans une vie d’artiste, de peindre un portrait qui devient immédiatement “historique”. Elle parle aussi de ses choix (couleurs, pose, intention), sans baratin. Parfait à écouter après avoir lu notre épisode de la semaine ! En anglais par contre…
À la semaine prochaine…même jour, même heure !
Juliette,
Pour me contacter : info.midnightartclub@gmail.com
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