Rapports de force

Ai Weiwei, galeries à l’arrêt en Iran, et une bonne nouvelle… fiscale.

Bienvenue dans Midnight Art Club !

Cette semaine, on oublie les thèmes abstraits, philosophiques et auto-centrés.

On va parler de rapports de force, de frontières un chouïa mal respectées, et de censure.
Mais on finit sur une bonne nouvelle. Je jure.

NOTRE SÉLECTION DE NEWS DE LA SEMAINE

Ai Weiwei défend la position de Pékin sur Taïwan.
Dans une interview publiée le 15 janvier 2026, il affirme que Taïwan est “territorialement” une partie de la Chine, et ajoute qu’il ne pense pas que l’île ait “tant de liberté que ça”. Oui, c’est violent, et oui, ça surprend venant d’un artiste devenu symbole mondial de contestation chez nous, les Occidentaux.

En Iran, des galeries ferment, ou se mettent en pause.
Plusieurs galeries ont fermé ou mis leurs projets en pause, avec les manifestations et les coupures de communication. Une galeriste raconte qu’elle voulait rester ouverte pour maintenir un espace de dialogue, puis a fermé quand les arrestations et les morts se sont multipliés. Comme elle, beaucoup d’espaces restent rideau baissé, et l’avenir du secteur culturel paraît très fragile.

Au Royaume-Uni, une partie des impôts peut se payer en œuvres d’art :
Au lieu d’un chèque, on donne une œuvre jugée importante, et l’État efface la dette fiscale équivalente puis la confie à un musée. Résultat : les collections publiques s’enrichissent sans achat, et les donateurs allègent leurs impôts. En 2024-2025, le total atteint £60 M, avec notamment un Degas, des Ben Nicholson et des photos de Bill Brandt.

À SAVOIR - Ai Weiwei, l’artiste qui ne reste pas à sa place

Ai Weiwei, c’est un artiste qui a compris très tôt que l’image et la notoriété peuvent être des armes.

Il s’est fait connaître par des images symboliques chocs, en prenant à revers le patrimoine chinois. Par exemple : en 1995, il lâche une urne de la dynastie Han (une vraie) et se fait photographier pendant la chute, en trois images. Geste simple, scandale instantané.

Dropping a Han Dynasty Urn, 1995

Ensuite, il change d’échelle. À la Tate Modern, Sunflower Seeds: des millions de graines de tournesol en porcelaine, fabriquées et peintes à la main. De loin, c’est une mer grise. De près, chaque graine est unique. C’est beau, hypnotique, et ça parle de la Chine comme “usine du monde” et de travail invisible.

Sunflower Seeds, 2010

Parfois son art devient un mémorial. Après le séisme du Sichuan, une chose l’obsède : les enfants morts dans des écoles effondrées qu’on ne cite pas. Il transforme cette colère en mémorial public: 9 000 cartables sur la façade du Haus der Kunst à Munich, écrivant en caractères chinois la phrase : « Elle vécut heureuse pendant 7 ans dans ce monde », qui cite une note écrite par la mère de l’une des victimes.

Remembering, 2009

Aujourd’hui, il est aussi une figure du marché de l’art : il expose et vend dans le circuit des grandes galeries, notamment chez Vito Schnabel à New York, qui le montre régulièrement et l’inscrit dans son roster d’artistes.

Bref: Ai Weiwei produit des images très fortes, immédiatement lisibles, tout en tenant une ligne de vie où l’art et la politique vont de pair.

LE GOSSIP politique - Son engagement et ses conséquences

Avec Ai Weiwei, le “gossip” n’a rien de léger : c’est le récit d’un artiste qui a payé ses opinions au prix fort, et qui ne s’est pas découragé.

Comme je vous l’ai dit juste avant, après le séisme du Sichuan, quand les autorités évitent soigneusement de compter les victimes, Ai Weiwei fait l’inverse : il collecte des noms, il publie, il insiste. Là, il ne “critique” pas, il met une lumière crue sur une zone où le pouvoir préfère l’obscurité.

À partir de là, ça se durcit. Il subit harcèlement et violences policières (un passage à tabac conduira à une hémorragie cérébrale et une opération). En 2011, il est arrêté à l’aéroport de Pékin, puis détenu 81 jours. Puis, passeport confisqué, déplacements bloqués, surveillance.

Il critique aussi l’Europe sur les migrants (il ferme par exemple une expo au Danemark en protestation d’une loi sur les demandeurs d’asile).

Et le plus ironique, c’est que ces coups de vis ont produit l’effet inverse. Chaque tentative de le réduire au silence l’a rendu plus audible.

Et aujourd’hui, il ajoute une couche qui trouble beaucoup de monde : dans The Times, il défend la position de Pékin sur Taïwan. Autrement dit, il reste imprévisible...

Moralité : dans le monde de l’art contemporain, aussi paradoxal que ça puisse paraître, la censure ne supprime pas toujours. Parfois, elle amplifie. Et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle non ?

NOS RECOS DE LA SEMAINE

à New York :

  • Musée : Gabriele Münter: Contours of a World, Guggenheim, jusqu’au 26 avril 2026.
    Une peintre majeure du début du XXe siècle, trop souvent réduite à “la compagne de Kandinsky”.

  • Galerie : Wang Guangle: Delayed Gravity, Pace Gallery, jusqu’au 28 février 2026.
    Dix toiles très sobres, presque monochromes, faites de couches superposées : de près, on voit les strates ; de loin, ça devient une surface nette.

à Paris :

  • Musée : 1925-2025. Cent ans d’Art déco, Musée d’Art Décoratif de Paris, jusqu’au 26 avril 2026
    Expo géniale qui retrace l’histoire des arts décoratifs: ses inspirations, ses débuts, ses codes… On croise aussi d’autres courants, comme l’Art nouveau, ce qui aide à comprendre d’où vient vraiment l’Art déco. Je l’ai visitée avec un copain expert et ça a tout changé. Donc, prenez un audioguide, ou mieux, un équivalent humain.

  • Galerie : Tendres débris, Galerie GP & N Vallois, jusqu’au 7 mars 2026
    Une expo collective qui transforme les rebuts en œuvres: affiches lacérées, objets trouvés, plastique, mégots. On y croise les Nouveaux Réalistes (Arman, César, Villeglé, Hains, Dufrêne, Tinguely, Niki de Saint Phalle) et des artistes plus récents, tous réunis par la même idée simple: transformer la citrouille en carrosse ou la poubelle en réflexion.

à regarder :

  • Documentaire : Ai Weiwei: Never Sorry (2012)
    Avec son énergie et son insolence, Ai Weiwei n’est jamais tout à fait là où on l’attend. La réalisatrice le colle au plus près, caméra vissée à l’épaule, dans le fil de ses actions et de ses journées.

À la semaine prochaine…même jour, même heure !

Juliette,

Pour me contacter : info.midnightartclub@gmail.com

...

Midnight Art Club - L'art mis à nu

Par Juliette

À propos des autrices de Midnight Art Club - L'art mis à nu …

Moi, c’est Juliette. J’ai grandi à Paris avant de partir à New York pour finir mes études dans l’art. C’est le monde dans lequel je travaille aujourd’hui et, ne venant pas du tout d’un milieu artistique, j’ai vu à quel point ce monde pouvait sembler élitiste, fermé, parfois même intimidant.

Mais plus je m’y suis plongée, plus j’ai réalisé qu’il devenait accessible dès qu’on commence réellement à s’y intéresser.

Aujourd’hui, j’ai envie de transmettre ça : cette idée que l’art n’est pas réservé à quelques initiés, qu’il peut parler à tout le monde, et qu’il peut même nous apprendre sur nous-mêmes, avec un peu de curiosité et beaucoup de plaisir.